
Histoire de couples : tout à inventer
Chaque couple a son histoire, et on peut même dire que chaque histoire, dans l’imaginaire des hommes, a son couple. Former et faire durer un couple n’a jamais été une mince affaire, et d’autant moins dans nos sociétés contemporaines qui ont remis en cause le couple et la famille traditionnelle.
Serge Hefez est psychiatre à Paris. Son livre, La danse du couple, vient paraître en livre de poche. Une bonne occasion de découvrir une analyse pertinente et ouverte de la dynamique du couple, accompagnée de nombreux exemples concrets dans lesquels on ne manque pas de se reconnaître. Un pas en avant, deux pas en arrière, beaucoup de couples pourraient ressembler à des danseurs de tango. « Je t’aime, moi non plus » est bien souvent le résumé d’une relation. Le couple est en crise. Oui, mais encore ?
Ce livre, très « carré » fait le tour de la question, de la formation du couple jusqu’à celui-ci pris dans son univers social. Car, dans notre société, et malgré tout le battage médiatique autour de la liberté sexuelle et du célibat présenté comme la panacée de l’épanouissement personnel (dans les articles, pas dans la vie…), être seul reste encore quelque chose de suspect. Tout est pensé pour et autour des couples, éventuellement (mais c’est un must) avec deux enfants (maximum, faut pas pousser). La pub, les opérations promotionnelles, les voitures et les vacances et même les magasins de meubles (au-delà d’un certain âge, vouloir un lit à une place vous range dans la catégorie handicapé ou tordu) élaborent une stratégie avec le couple comme cible.
Dès le début, S. Hefez pose les crises comme des étapes décisives et positives de la formation d’un couple. Un couple sans crise, c’est de la blague : « Les couples qui ne se posent pas de questions n’existent plus. » Il faut s’apprivoiser l’un l’autre, et, passé les premiers temps de la fusion merveilleuse où l’autre est l’incarnation même du Nirvana, il faut bien se résoudre à le voir comme il est et à mettre en place les adaptations nécessaires. Chacun a des histoires différentes, des attentes différentes, une conception de l’intimité différente, des demandes inconscientes qui « tourbillonnent en profondeur et qui bouleversent la surface. » La solution, si solution il y a, est d’échanger sur la relation plutôt que sur le partenaire, d’exprimer des demandes plutôt que des reproches. Lorsqu’il y a souffrance, il vaut mieux se sortir de l’idée que cette souffrance est causée par l’autre. Chacun est responsable à son niveau. Il s’agit plutôt d’une souffrance commune et on en viendra mieux à bout en y réfléchissant ensemble au lieu de se renvoyer la balle l’un l’autre.
« Les relations sont fondées soit sur l’égalité, soit sur la dissemblance » explique l’auteur. Ce qui aboutit à des rôles différents dans le couple, basé sur la rivalité ou la complémentarité. Il faut négocier des passages de l’un à l’autre pour que le couple puisse évoluer tout en gardant une certaine stabilité. Mais tout cela n’est pas toujours conscient. En effet, ce que l’on attend du couple n’est pas toujours ce que l’on croit. Tel cherche une épaule sur laquelle s’appuyer, mais donne une image d’homme fort et stable, manager qui a réussi et qui traite de main de maître 4000 salariés. Telle cherche à soigner ses blessures en les faisant porter à l’autre mais se présente comme une femme responsable qui prend en main sa vie sans états d’âme. En fait, ils se sont retrouvés sur la même demande inconsciente et se retrouvent face à la même déception. D’où parfois, une situation bloquée d’où on ne peut plus sortir. Cela peut créer une relation d’emprise où « l’un des partenaires se met à téléguider l’autre à son insu, cimentant la relation de couple. Celui-ci peut alors basculer dans la pathologie. »
La haine et la violence s’appuient sur la nécessité de maintenir une emprise sur l’autre car chacun a la certitude de savoir mieux que l’autre ce qu’il a en tête. Il prend donc toutes les responsabilités pour le maintenir dans un état de dépendance affective. La haine familiale est source de désintégration mais peut aussi être source d’énergie pour maintenir une relation dans laquelle on est totalement investi. On vit, on se nourrit de cette emprise sur l’autre, on en a besoin.
Pourtant l’amour de l’autre est la première source de vie. « L’amour de soi s’appuie sur l’amour de l’autre qui autorise l’amour de la vie. Se sentir attaqué dans notre relation à autrui nous conduit à attaquer nos propres capacités à nous relier à notre monde intérieur et à nous construire. » L’estime de soi, le préalable à une relation de couple équilibrée s’appuie sur deux besoins fondamentaux : le sentiment d’être aimé et celui d’être compétent. » Faute de s’aimer soi même, on peut mettre toute son énergie à aimer un autre que l’on enferme dans la prison de sa propre exigence. On le chosifie pour mieux l’asservir, on ui en veut s’il refuse, on en est dépendant.
Former un couple, vivre ensemble, traverser la durée, autant de manière d’interpréter un pas de deux fascinant et difficile dont tout le monde rêve. Mais justement, le rêve doit rester à sa place et il faut avoir le courage regarder la réalité en face et s’y adapter sans cesse, puisque, vivante, elle change sans cesse. Elle es parfois plus belle que le rêve.
Agnès F.
A lire : Serge Hefez avec Danièle Laufer, La danse du couple, Hachette, coll. Pluriel.